Ingrid Bourne, paysagiste…

724 1024 Chantal Burgard

Ingrid Bourne,

Une des premières femmes paysagistes en France

Auteur-e-s : Chantal Burgard, Albert Cessieux

« Alors qu’aujourd’hui en France, les étudiantes dans les écoles de paysagiste représentent 60% des étudiants et que les femmes occupent aujourd’hui la moitié des 130 postes d’architectes paysagistes-conseils de l’Etat, témoignant du chemin parcouru, […] il faut attendre la 6ème promotion (1951-1953) pour lire un nom féminin dans l’annuaire des anciens élèves. » (Blanchon B., Trois femmes paysagistes pionnières en France. https://doi.org/10.4000/lha.9839 2020)

Ingrid Bourne née en 1933, figure parmi ces premières femmes paysagistes, qui ont renouvelé les pratiques et ont ouvert la voie à d’autres. Y figurent aussi Isabelle Auriscote née en 1941, une des rares femmes à avoir reçu le Grand Prix du Paysage, et Marguerite Mercier née en 1946. Leur place et reconnaissance reflète la position difficile des femmes dans la société d’après guerre. Plus discrètes, plus prêtes à nouer un dialogue avec leurs partenaires, celles-ci-ont ouvert la voie à d’autres femmes paysagistes.
Ainsi que le souligne Bernadette Blanchon, en Europe du Nord et aux Etats Unis, la place des femmes est plus affirmée et le paysagisme plus développé. Ingrid Bourne a apporté une ouverture aux cultures du paysage provenant du Nord de l’Europe. Elle « a joué un rôle clé dans l’introduction d’éléments issus de cultures différentes dans un milieu français très traditionnel, éléments qui eurent un écho dans l’enseignement comme dans la pratique ». (Blanchon B. (2018)Trois femmes paysagistes pionnières en France https://journals.openedition.org/lha/983)

Née dans une famille aisée, Ingrid Bourne grandit à Berlin et Kiel. S’intéressant particulièrement aux plantes, elle étudie à Royal Horticultural Society puis rejoint en 1954 la Section du Paysage et de l’art des jardins à l’École nationale d’horticulture à Versailles. Elle y rencontre son futur mari Michel Bourne (1932-2021) avec qui elle a 4 enfants. La famille de Michel Bourne est rattachée aux pépinières Guillot et Bourne dont le siège social se trouve à Jarcieu en Isère. Suite à la reconnaissance de leurs travaux liés à des programmes de logements sociaux, ils créent ensemble en 1957 l’Atelier du Paysage à Saint-Marcellin en Isère et développent leur activité avec des commandes publiques et privées. Ils furent tous les deux enseignants à l’Ecole d’Architecture de Grenoble.
Michel Bourne est le concepteur du jardin de  La maison du Bateau Ivre (1955-1956) et il est probable qu’Ingrid Bourne y ait participé ».

En 1956, les Bourne, jeunes diplômés, sont appelés à aménager l’Unité de voisinage de Bron-Parilly, conçue et réalisée par les architectes Bourdeix, Gagès et Grimal. Avec ses 2607 logements, l’Unité de voisinage de Bron-Parilly près de Lyon, est alors le plus important ensemble d’habitation jamais construit en France. Ingrid Bourne conçoit ses aménagements sans plan topographique afin de respecter l’étroitesse du budget.

  • « Jusque-là les techniques de paysage étaient des techniques artisanales de jardinage et les plantations, des modèles horticoles un peu précieux […].Donc pas d’état des lieux : on intervient en régie avec des engins de terrassement de type travaux publics, des bulldozers dirigés par Michel Bourne et payés à la journée; les semis sont faits par des engins agricoles. […] les plantations suivent des techniques forestières, rapportées d’Allemagne; la pépinière paternelle fournit la palette de végétaux aptes à pousser sans entretien sur des sols quasi stériles. Nourris par la culture allemande d’Ingrid, les Bourne se réfèrent aux grandes réalisations mécanisées vues à Hambourg ou sur les autoroutes allemandes ». (https ://arts.savoir.fr/lunite-de-voisinage-de-bron-parilly/)
  • « Ingrid Bourne suit désormais ses propres projets, de la conception à la réalisation, développant une écriture personnelle plus libre, à la recherche d’un équilibre entre structure et souplesse du végétal, entre géométrie et aléatoire du milieu vivant, « entre Le Nôtre et Plömin». […]Chaque projet est l’occasion de mobiliser sa culture internationale, d’affirmer son goût du végétal et de l’écoute du client […] Son éducation a développé chez Ingrid Bourne un sens précoce des responsabilités, qui lui a permis de s’imposer dans bien des situations où certains acceptaient mal d’être dirigés par une femme, jeune qui plus est […]Quand on est sûre de son projet, qu’on l’a dessiné soi-même et quand on l’a dans la peau, personne ne peut vous attaquer».(Blanchon B. Trois femmes paysagistes pionnières en France https://doi.org/10.4000/lha.9839)

C’est ainsi qu’elle mène, entre 1968 et 1971, la conception et réalisation du Parc Jean Perdrix, dans le cadre de la construction de la ZUP de Valence-le-Haut, en étroite collaboration avec l’architecte urbaniste André Gomis et le BETURE. Renvoyer au texte de Albert De même, elle assurera la conception et réalisation du Parc Paul Mistral (1966-1971) et celui d’Echirolles à Grenoble, pour « lequel elle participe à la programmation, la concertation et la mise en œuvre de nouveaux quartiers autour d’un parc central de 9 ha ».*
En 1990, les Bourne (le nom d’Ingrid n’est pas mentionné ), sous la direction de Didier Repellin et Jean-François Grange-Chavanis, architectes en chef des Monuments historiques, sont chargés de l’aménagement de la Place Antonin Poncet à Lyon, inaugurée en 1993. (www.placeantoninponcet.fr/wp-content/uploads/restitution-LR.pdf) Ingrid Bourne créera des jardins sur la colline de Fourvière (2000).
Michel Bourne est décédé en 2022. Ingrid Bourne vit actuellement en Allemagne.

50 ans après sa création, il est important aujourd’hui de penser que les châteaux d’eau sans l’écrin du parc, auraient une présence beaucoup plus brutale et de distinguer le parc d’origine des extensions ultérieures.
Le parc « historique » mérite ainsi d’être redécouvert, à chaque saison, dans sa modernité intemporelle, à travers la figure de sa conceptrice, Ingrid Bourne qui y a apporté son expérience venue d’une pensée du paysage d’Europe du Nord.

 

Ma rencontre avec la paysagiste
Ingrid Bourne à Valence…

J’ai connu et travaillé avec Ingrid Bourne entre 1968 et 1971 sur la réalisation de la ZUP de Valence-le-Haut que réalisait la SEDRO.

Auteur : Albert Cessieux

Autour de l’architecte urbaniste André Gomis, auteur du projet, une petite équipe travaillait à sa réalisation avec Ingrid Bourne, la paysagiste chargée d’apporter la conception des aménagements paysagers qu’on appelait à l’époque les « espaces verts » et l’ingénieur responsables de l’étude et la réalisation des infrastructures, voirie, assainissement, eau et réseaux divers que j’étais au bureau d’étude BETURE à Lyon.
Sous la direction de la SEDRO avec son directeur Mr Hussy, l’architecte proposait l’implantation des programmes correspondants aux projets des constructeurs en concertation avec leurs architectes. Nous proposions et réalisions les aménagements correspondants. Des réunions de travail mensuelles permettaient d’assurer la coordination des projets et des travaux à entreprendre. Dans nos discussions, Ingrid Bourne parlait de son objectif de créer un paysage urbain à partir de masses végétales et d’alignements accompagnant les constructions le long des axes et dans les ilots, une conception très différente de celle des jardiniers de la ville qui, à l’époque, travaillaient essentiellement sur des massifs floraux. Elle disait qu’ils s’intéressaient plus aux plans qu’à la masse végétale. Elle, c’était l’inverse aussi bien pour le traitement des ilots, les continuités que pour le parc.
Le travail était difficile car il faut que les plantations se développent pour que l’on perçoive l’effet recherché. Transplanter des platanes, nombreux dans le secteur, permettait d’avoir immédiatement un arbre adulte. C’est ce qui avait été fait avec une grue dans la cour d’un immeuble du quartier du Plan car il n’était plus possible de le passer sous les porches !
J’établissais le plan d’implantation des bâtiments à partir des données de l’architecte urbaniste André Gomis et les plans de voirie-stationnement que l’on validait ensemble.
Sur les plans de voirie, Ingrid Bourne établissait les plans d’aménagements paysagers, plantations et des appels d’offres pour les consultations et marchés des entreprises. Elle suivait les travaux et venait régulièrement voir le travail de l’entreprise d’espaces vert.
Pour le Parc Jean Perdrix réalisé, dans la zone inconstructible, André Gomis a voulu créer un lien fort entre le quartier du Plan et celui des Fontbarlettes. Ingrid Bourne a réussi l’intégration des châteaux d’eau de Philolaos et les ramifications qui irriguent les quartiers. Les importants croissants de terre formant un amphithéâtre autour des châteaux d’eau ont été réalisés avec les déblais qui préparaient la réalisation de la liaison avec l’avenue de Verdun. Ce travail a fait l’objet de beaucoup de soins de toute l’équipe.
Elle parlait très bien le français avec un petit accent. Elle avait notre confiance totale et celle du maître d’ouvrage, la SEDRO . J’ai le souvenir d’une personne très calme qui travaillait et apportait des traitements que nous prenions en compte
J’ai rencontré un jour son mari chez eux à Saint Marcelin. Ils habitaient au-dessus du village. J’avais été invité un jour à midi, à l’improviste. La table ronde m’avait impressionné avec un plateau en bois tournant au milieu pour faciliter le passage des plats. Il était plutôt grand, un bel homme et aussi paysagiste. La famille possédait d’importantes pépinières à Beaurepaire qui fournissait de très beaux sujets d’arbres de haute tige.
Aujourd’hui, les plantations ont 50 ans et même si elles se sont bien dégradées dans certains ilots, son œuvre reste bien visible.
En 1971, un changement de municipalité a conduit à arrêter le développement du quartier. Les équipes sont parties sur d’autres projets. Quand la municipalité a voulu reprendre le projet, l’absence de mémoire n’a pas toujours permis des solutions heureuses.

A. Cessieux
Le 24 janvier 2023

Remerciements : l’autrice remercie vivement Bernadette Blanchon pour les échanges et ses conseils, les archives départementales de la Drôme et de Valence, Albert Cessieux, Jean-Luc Vernier.
Bibliographie
Despesse B.M., La sculpture–château d’eau de Philolaos à Valence, Ed Mémoire de la Drôme, 2013
Le Dantec J.P., Le sauvage et le régulier –Art des jardins et des paysages au XX° siècle, Ed Le Moniteur, 2002
Le musée de Valence, Une sculpture de Philolaos, les châteaux d’eau Ed Imprimerie Jalin, 1991
Blanchon B., Le paysage dans les ensembles de logements français (1945-1975) comme potentiel de leur dynamique aujourd’hui ; https :// isidore.science/document/10670/1.ywgtrg 2013
Blanchon B., Trois femmes paysagistes pionnières en France ; https :///journals.openedition.org/lha/983#tocto1n4 2018
Blanchon-Caillot B., Pratiques et compétences paysagistes dans les grands ensembles d’habitation, 1945-1975 ; https://doi.org/10.4000/strates.5723 2007
https://thermopyles.info/tag/michel-bourne/